Au Centre rhénan d’art contemporain Alsace (CRAC Alsace), le printemps finlandais a commencé avec un peu d’avance. C’est, en effet, depuis le 17 février que le public peut découvrir la jeune scène finlandaise – une quinzaine d’artistes en tout, certains exposés pour la première fois en France – dans le cadre de « Maan Asema / La position de la Terre ».

(Illus ci-contre : Anni Leppala)
Que cache ce titre énigmatique ? Une proposition artistique mêlant photographies, peintures, dessins, sculptures, vidéos et installations, autant de déclinaisons (audio)visuelles d’une phrase programmatique tirée de l’œuvre du célèbre Arto Paasilinna : « Tard le soir, ils atteignirent la falaise la plus septentrionale du monde ».
Pour les concepteurs de cette exposition, la « finnis terrae » finlandaise est une métaphore géophysique et fonctionne comme une lorgnette qui produit un point de vue, au sens propre comme au figuré. Davantage qu’une variation à quinze voix sur le paysage (thème d’inspiration récurrent chez de nombreux artistes finlandais, toutes générations confondues), le CRAC Alsace « cherche à montrer comment celui-ci traduit et engage un rapport au monde dicté à la fois par des questionnements intérieurs, par un milieu naturel propice et par un contexte planétaire environnemental inquiétant » selon sa directrice Sophie Kaplan.
A propos des artistes et des travaux présentés à Altkirch, la commissaire de Paula Toppila complète : « j’ai le sentiment d’être en train de lire une œuvre de science-fiction (…) dont les personnages principaux sont de jeunes êtres humains qui regardent les choses d’un point de vue global ».

Si dans la plupart des œuvres, on peut voir des paysages plutôt typiques du nord de l’Europe (des éléments comme la forêt, la pierre, le ciel et l’eau sous plusieurs formes), la plupart sont les représentations d’un état d’esprit mélancolique – un des stéréotypes de l’âme finlandaise – plutôt que des portraits de lieux précis. Mais Paula Toppila préfère lire cette mélancolie qui parcourt nombre d’œuvres exposées dans un sens aristotélicien, celui « de moteur d’inspiration de l’esprit ».
Ainsi, les toiles de la toute jeune Anna Tuori, rattachables à la tradition romantique dans laquelle le paysage est aussi une image du monde intérieur, montrent, selon l’historienne de l’art Kati Lintonen, que « la mélancolie peut être un état d’entre-deux, lorsqu’une nouvelle forme de compréhension change les habitudes de vie et de pensée (…). Elle devient alors une source de conscience, les eaux sombres de l’esprit qui contrastent avec la lumière qui nous entoure, cette lumière qu’elle révèle également ».
un rapport au monde dicté à la fois par des questionnements intérieurs, par un milieu naturel propice et par un contexte planétaire environnemental inquiétant
Les images d’Anni Leppälä et de Heli Silojärvi, représentantes de la jeune génération de photographes finlandais, utilisent le paysage comme le décor intemporel de fictions intimistes (à la manière d’un Arnaud Claas), la nature y est domestiquée, se transforme en jardin qui conserve les traces de petites histoires personnelles. La mélancolie affleure également dans les œuvres où l’individu, en se confrontant au paysage, parfois en des tentatives prométhéennes, prend conscience de son insignifiance.

Ainsi d’Antti Laitinen – dont le travail se construit à la confluence du body et du land art – qui creuse un chemin en rampant dans la neige jusqu’à la mer ou modifie durablement le paysage en construisant une île artificielle, d’Adel Abidin, artiste d’origine irakienne vivant et travaillant à Helsinki, qui pointe avec humour « l’interminable hiver finlandaisnbsp ; » dont il a souffert dans son installation « Vacuum » où il se filme en train d’aspirer la neige de la banquise.
Janne Lehtinen, fils d’un célèbre pilote de planeur finlandais, propose, lui, une relecture poétique et burlesque du mythe d’Icare par l’invention de ridicules machines volantes (ballons, parapluies, ailes d’anges…), qui sont des tentatives dérisoires d’échapper à sa condition de créature terrestre en s’arrachant aux lois de la gravitation.
Paysage et nature, enfin, portent également la promesse d’une menace. Si les peintures scintillantes de Liisa Lounina représentant des ouragans, vouent un culte à la puissance de la nature et de ses catastrophes, les photomontages conçus par Illka Haslo pour la série « Museum of nature » mettent en scène des « grands espaces » protégés par des architectures futuristes dans un style très « steel-punk », et portent un regard pessimiste sur le probable désastre futur de notre politique environnementale et consumériste, regard auquel la photographie de Ville Lenkkeri « The World as We Know » qui montre un globe terrestre posé (oublié) dans un couloir anonyme, offre un écho saisissant.
