C’est sous son minuscule chapiteau, fabriqué de ses mains, que Jani Nuutinen, jeune prodige finlandais du cirque contemporain, invite les spectateurs à une rencontre intime et onirique dans un spectacle baptisé Un cirque plus juste, du 15 au 25 mai sous l’auvent de la Grande Halle de La Villette à Paris.

Actuellement en résidence de création au Sirque, Pôle cirque de Nexon en Limousin, Jani peaufine le deuxième volet d’une trilogie entamée avec Un cirque tout juste et qui se poursuit dans la même veine singulière, celle d’un cirque de création, de trouvailles, d’objets manipulés et chorégraphiés où s’entrecroisent le jonglage, l’acrobatie et la magie. Sa compagnie Circo Aereo, fondée en 1996 avec son ami et compatriote Maksim Komaro, tourne dans le monde et fait des émules en Finlande où le cirque est encore un jeune art.
Comment vous est venu le goût du cirque ?
Je ne suis pas issu d’une famille de cirque, alors que c’est souvent un art qu’on se transmet de génération en génération. C’est mon cousin qui m’a appris à jongler avec trois balles quand j’avais treize ans. Ça m’a ouvert des portes. J’adorais déjà le cirque. Mais il y a seulement trois cirques sous chapiteau en Finlande et ce sont des cirques traditionnels assez jeunes : le plus vieux doit avoir 30 ans. La compagnie Circo Aereo, que j’ai montée il y a onze ans avec mon compatriote Maksim Komaro, a été la première compagnie de cirque de création en Finlande. Généralement, le nouveau cirque se produit dans des théâtres. Nous sommes les seuls à posséder deux chapiteaux, même si nous tournons très peu en Finlande car les conditions climatiques sont très rudes. Dans ma jeunesse, j’ai fait une tournée dans le nord du pays par - 30°. Aujourd’hui, quand je le raconte à mes copains en France, ils n’en reviennent pas. Il fallait faire chauffer les pieux au gaz pour pouvoir les enfoncer dans la terre et faire tenir les chapiteaux, et il fallait les sortir avec une grue !
Comment avez-vous rencontré Maksim Komaro qui vit et travaille toujours en Finlande ?
Je l’ai croisé lors d’une convention de magie, un art que j’ai pratiqué pendant huit ans, après avoir été jongleur, puis acrobate. Nous avons commencé par jongler ensemble et nous avons créé notre premier spectacle, Circo Aereo, un nom que nous avons gardé pour notre compagnie.
Avez-vous suivi une formation ?
Je suis autodidacte. J’ai par la suite suivi les cours de l’Académie Fratellini en 1996, puis ceux du Centre National des Arts du Cirque à Châlons-en-Champagne. Ca m’a permis de découvrir d’autres domaines artistiques comme la lumière, la scénographie, le costume, la construction de décor…
Aujourd’hui, l’appellation nouveau cirque englobe à peu près tout [...] Ça signifie en gros qu’il n’y a pas d’animaux dans le spectacle.
Dans le cadre de « 100 % Finlande », vous présentez votre spectacle Un cirque plus juste à la Grande Halle de la Villette. Vous faites tout tout seul, du montage du chapiteau jusqu’à la création des lumières. Pourquoi ce choix ?
C’est très intéressant de travailler en équipe. Mais les idées des autres sont toujours différentes des siennes. Ça oblige à faire des compromis et c’est un peu frustrant. J’ai vraiment besoin de travailler seul pour pousser jusqu’au bout mes propres idées. Je suis aussi beaucoup plus critique quand je travaille seul. Bien sûr, ça me prend beaucoup plus de temps. Le premier volet de la trilogie, Un cirque tout juste que j’aie créé en 2002, se jouait sous un chapiteau qu’il fallait monter à plusieurs. Pour le deuxième spectacle, Un cirque plus juste, j’ai créé un chapiteau plus petit de seulement 20 mètres de diamètre, qui peut accueillir 120 spectateurs autour d’une piste de 3 mètres de diamètre, que je peux monter tout seul. Le troisième volet devrait s’intituler « Un cirque encore plus juste » ! J’aime faire moi-même et de la manière dont je souhaite. Comme ici en France, je n’ai pas d’amis d’enfance qui sont devenus soudeur ou menuisier, j’ai appris ! Je vais de plus en plus petit parce que j’ai aussi envie d’avoir un rapport intime avec le public, de voir sa manière de réagir, de sentir que c’est un moment partagé, que des choses imprévues peuvent se passer de part et d’autre. Je prévois souvent des imprévus. Je surprends les spectateurs en utilisant des objets du quotidien pour jongler ou en les emmenant sur des fausses pistes. J’aime bien me mettre dans la situation qu’un spectacle ne devienne pas une routine. Ça m’oblige à rester très concentré, ce qui donne une présence forte sur la scène.
Comment définiriez-vous votre travail ?
Je trouve mon chemin à partir de disciplines comme le jonglage, l’acrobatie, la magie que j’ai pratiquée pendant de nombreuses années. Je construis des objets que je manipule et qui font aussi partie du décor. Davantage que la difficulté de l’exécution finale, ce sont les trouvailles qui m’intéressent. J’essaye de faire mon cirque en revisitant ses principes à ma façon. Le cirque c’est avant tout un espace circulaire libre. J’invite les gens chez moi pour leur montrer des choses que j’ai trouvées, avec des objets que j’ai inventés, avec lesquels je raconte une histoire. Je mets de la musique que j’aime bien et je l’éclaire à ma façon. Je travaille beaucoup avec des objets et des matériaux de récupération. J’ai aussi une nostalgie pour le cirque traditionnel qui fait partie de mon imaginaire.
Le cirque c’est avant tout un espace circulaire libre
Pour vos spectacles, vous avez choisi des chansons de Charles Trénet et de Barbara. Pourquoi ?
Quand je suis arrivé dans ce pays, j’avais juste une radio et j’écoutais Radio Nostalgie. J’aime les chansons tristes, les chansons d’amour. Je ne suis pas quelqu’un de triste. Mais, j’ai sans doute en moi cette mélancolie-là, d’être tout seul en scène et de faire un cirque tout seul.
En 2005, vous avez reçu le prestigieux prix State Art Prize décerné par la Finlande. Voyez vous ce prix comme un signe de reconnaissance des arts de la piste par votre pays ?
C’est vrai qu’en Finlande, on commence à prendre le cirque comme une forme d’art à part entière et plus uniquement comme un divertissement comme ce fut le cas pendant longtemps partout dans le monde. En France, cette reconnaissance est intervenue depuis quelques années déjà. En Finlande, c’est plus récent. Bientôt, les artistes et les compagnies de cirque contemporain finlandais devraient avoir un lieu pour répéter et présenter leurs spectacles à un public qui pourra plus facilement identifier ce lieu comme étant un espace pour le cirque. L’Etat soutient de plus en plus cette forme d’art. Le prix que j’ai reçu en est un signe.
Comment qualifiez-vous votre cirque ?
Je n’utilise pas les termes de nouveau cirque. Pour moi ils correspondent à une époque où les artistes ont commencé à sortir du cirque traditionnel. C’est un peu comme la Nouvelle Vague au cinéma, c’est lié à une certaine époque. Le problème est qu’aujourd’hui, l’appellation nouveau cirque englobe à peu près tout, y compris des cirques traditionnels qui peuvent se dire nouveaux. Ça signifie en gros qu’il n’y a pas d’animaux dans le spectacle. Pour qualifier le cirque que je fais, je préfère parler de cirque contemporain de création.
Des artistes de cirque, en France par exemple, vous ont-ils influencé ?
Beaucoup. Il y a quelqu’un qui travaille aussi en solo, que je respecte énormément, c’est Johann Le Guillerm et son Cirque ici. Dans ses numéros, je vois toutes les disciplines du cirque alors que beaucoup de choses de ce qu’il fait n’ont a priori rien à voir avec le cirque. Voilà du vrai cirque de création d’aujourd’hui !
Vous avez longtemps été nomade, mais vous semblez avoir trouvé en Limousin votre terre d’accueil ?
Le Sirque de Nexon m’a proposé de venir comme artiste associé pendant trois ans. J’avais déjà passé un an en Corrèze et cette région me plaît beaucoup avec ses lacs, ses forêts, qui me rappellent ma Finlande. J’ai acheté à la sortie de Nexon un ancien garage dans lequel j’ai installé mon atelier, mon lieu d’habitation et où j’espère aussi bientôt pouvoir présenter mes spectacles. Je suis très content d’avoir trouvé ma petite Finlande en France dans le Limousin.
Votre exemple a t-il fait des émules en Finlande ?
Oui. Déjà six circassiens finlandais sont sortis du Centre National des Ars du Cirque à Châlons-en-Champagne alors qu’aucun Finlandais n’y était entré avant moi. Il y a aussi des compatriotes à l’Académie Fratellini, à l’école le Lido à Toulouse et à l’école Lecoq à Paris.

Artiste jongleur, Maksim Komaro est l’un des moteurs de l’art du cirque en Finlande. En 1996, il fonde avec Jani Nuutinen la compagnie Circo Aereo.
Il a derrière lui plus de dix ans d’expérience dans des projets de cirque contemporain, conduisant de nombreuses recherches sur les techniques de jonglage et des collaborations avec des artistes de la danse, de la musique et des arts visuels. Il a travaillé en Angleterre avec la compagnie Gandini Juggling et en France avec Jérôme Thomas, ainsi qu’avec la compagnie « Les Objets Volants » de Denis Paumier.
Il a enseigné dans les principales écoles de cirque européennes et organise tous les ans à Helsinki un festival de jonglerie, le 5-3-1 Festival of New Juggling.
En 2004, Maksim Komaro a été nommé représentant de l’art du cirque par le gouvernement finlandais.
Propos recueillis par Laure Naimski