Paris, le 24 mars 2008. La compositrice Kaija Saariaho nous reçoit à son domicile, non loin du jardin du Luxembourg. Nous parcourons avec elle son appartement, de pièce en pièce. Nous nous arrêtons assez vite dans son bureau, manifestement le lieu de parole le plus fécond, où chaque objet devient matière à conversation. A travers la retranscription suivante de la parole de la musicienne, légèrement recomposée, nous tentons de rendre compte des motivations et du fonctionnement de son écriture musicale, telles que nous avons cru les comprendre ce jour-là.

« Ce bureau est très calme, il y a un arbre dans
la
cour et il fait toujours très beau, même pendant l’hiver, c’est
tellement
grand, ça me rappelle beaucoup la Finlande. En fait, on
a déménagé parce que les arbres me manquaient horriblement. C’est la seule chose qui me manque vraiment
de Finlande… à part la lumière peut-être, mais les arbres là-bas sont…
ils sont
vraiment beaucoup plus grands qu’ici à Paris.
C’est ici que je travaille. Ces papiers sont roses, c’est un peu embarrassant parce qu’une fois on avait acheté du papier rose on ne savait pas trop quoi en faire alors… mais je le garde, parce qu’on ne peut pas jeter du papier, n’est-ce pas ?
Je compose directement sur la partition à
l’ordinateur.
Quand les pages sont prêtes, je les imprime et après je les pose ici
sur cette
grande table et je rajoute beaucoup de choses à la main : parfois des
petites modifications de notes et puis les nuances, les dynamiques, les
liaisons… beaucoup de choses en fait. Mon écriture est très détaillée
mais les
détails, je préfère les écrire à la main car la vision de la partition
est
beaucoup plus claire quand elle est imprimée, comme ça, sur ma table,
je vois
mieux la musique.

Je précise mon écriture au crayon et après c’est mon éditeur qui rajoute ces ajouts manuscrits dans la partition informatique. En fait, j’essaie d’optimiser mon écriture afin que les musiciens puissent lire la partition aussi facilement que possible. Car on a si peu de temps de répétition pour jouer une œuvre, chaque fois…
Sur le bureau un livre est posé. Kaija Saariaho s’en saisit.
« Il y a ce livre, là, Musikki Sanasto, « Vocabulaire de musique » en finlandais, édité en 1949. On me l’a offert quand j’ai commencé à faire des études de musique, et j’y ai découvert beaucoup de mots. Moi, j’utilise beaucoup le caractère italien dans ma musique. La musique me vient toujours avec un caractère. J’essaie de le transmettre aux musiciens et j’utilise l’italien, langue très fréquente dans la notation musicale. Je prends alors ce petit livret de traduction et je suis très attaché à ça, j’avais déjà noté des mots quand j’étais enfant, comme fiasco, diafonia, delicato, ou encore « coupez ! » en français cette fois… Mon enfance, je l’ai vécue 100 % finnois. Ma famille, mes parents ne parlaient que le finnois. Bien sûr, j’ai commencé à étudier d’autres langues à l’école mais ça me venait très lentement. Et l’italien, pour moi, était la langue de l’opéra, donc une langue très chargée. Le fait de découvrir un simple mot, ainsi, fiasco, était très excitant pour moi. Maintenant, le monde a beaucoup changé : j’ai deux enfants qui sont trilingues depuis la naissance, ils parlent finnois, français et anglais. Et en Finlande, les jeunes Finlandais apprenaient d’abord le suédois comme première langue à l’école, maintenant ils choisissent davantage l’anglais, le français, le russe… »

Kaija Saariaho se lève et se dirige vers la bibliothèque de son bureau. Nous lui demandons de nous parler de certains objets qui y sont exposés. Elle nous montre un cadre.
« J’adore cette photo. Il s’agit de Magnus Lindberg et moi. Elle a été prise au Centre Pompidou. Magnus est un autre compositeur finlandais, suédophone, c’est un bon ami à moi mais on ne se voit pas très souvent.. Il est venu spécialement à Paris pour faire cette photo avec moi, parce que nous avions à l’époque un festival à Stockholm qui était dédié à notre musique, alors nous avons fait cette photo-là. En on a l’air vraiment très contents. Avec Magnus et d’autres musiciens dont Esa-Pekka Salonen, dans les années 1970, nous avons créé un groupe nommé « Korvat Auki », ce qui signifie « ouvrez vos oreilles ! ». On était très embêtés à l’époque, parce que notre musique n’était pas jouée, ou en tout cas n’était pas bien jouée. C’est pour cette raison que Esa-Pekka a commencé à diriger la musique et non plus à être seulement compositeur. On a fait beaucoup de bonnes choses, on a apporté la musique dans les endroits où on ne l’entendait pas, on a fait jouer en Finlande des pièces de musique contemporaine qui n’y avaient encore jamais été exécutées… Cette association existe encore.
« Ouvrez vos oreilles ! », ça voulait dire tout simplement « écoutez notre musique ». Car à l’époque, on était dans une époque un peu néo-nationaliste. En Finlande, il y avait deux compositeurs très en vue, Joonas Kokkonen et Auri Saarinen, et les deux venaient de signer des opéras formidables sur des thèmes historiques finlandais. L’Etat finlandais a beaucoup soutenu cette musique afin qu’elle soit jouée également en-dehors de la Finlande et nous, la nouvelle génération, avions l’impression que toute l’attention était focalisée sur ces deux musiciens et qu’il ne restait plus grand-chose pour nous. Maintenant, il y a peut-être des jeunes musiciens en Finlande qui disent la même chose sur ma musique aujourd’hui… »
Sortie du bureau. Kaija Saariaho va fouiller dans un petit cagibi rempli de centaines de CD.
« Erik Bergman, lui, est mort il y a quelques années, il était né au début du XXe siècle. C’était le premier moderniste en Finlande, le premier à avoir étudié les techniques dodécaphoniques, mais il est resté très expressif. J’adore son écriture pour la voix, qui est très imaginative, c’était un vrai coloriste aussi. Il y a là, entre autres, ce contact avec la nature que tout le monde a en Finlande – et on n’a rien à dire sur ce sujet, parce que c’est tellement normal pour nous. Avec le recul, quand je me vois là-bas encore enfant, après la pluie, j’adorais aller en forêt, mais je ne savais pas pourquoi. Et c’est seulement après que j’ai compris que, quand les feuilles étaient mouillées et que les oiseaux commençaient à chanter, il y avait une sonorité particulière, que j’aimais tant. Et j’adorais aller marcher quand il faisait horriblement froid, quand il venait de neiger. Et après seulement je me suis rendu compte que la sonorité est si incroyable quand il vient de neiger, la neige estompe tous les sons, cela rend la nature sourde, presque silencieuse. Des sensations comme ça, qui sont des sensations de tous les jours, me semblent très précieuses aujourd’hui. J’ai essayé de les transmettre à mes enfants, mais ce sont des Parisiens, leur expérience du monde n’a rien à voir avec la mienne quand j’étais enfant et ils voient les choses tout à fait différemment. »
Moi, j’utilise beaucoup le caractère italien dans ma musique. La musique me vient toujours avec un caractère.
Retour à la bibliothèque du bureau.
« Cette photo, c’est mon très bon ami le violoncelliste Anssi Karttunen qui me l’a offerte à l’occasion de notre concert à Pleyel le 13 mars dernier. C’est la chamane Maria Sabina, dont j’ai utilisé un texte pour Mirage, pièce vocale qui a été créée ce soir-là. Il a écrit : « chère Kaija, merci pour les notes »… c’est aussi une référence à un concerto que je lui avais dédié, intitulé Notes on Light.
Et là, il y a le texte d’une vieille chanson latine, O Vanitas : « Ô vanité des vanités, tout est vanité dans la vie d’un humain. Il n’y a rien qui reste sous le soleil. Les honneurs du monde disparaissent comme la fumée dans le vent. Stupide que tu es si tu essaies de les rattraper ». Je le lis tous les jours.
Dans cette bibliothèque, il y a aussi un livre de Henri Atlan, Entre le cristal et la fumée – essai sur l’organisation du vivant, qui a inspiré le titre de mon diptyque orchestral Du cristal à la fumée. C’est vrai que ces questions me traversent : dans le cristal, le vivant est sous sa forme la plus compacte, et dans la fumée, elle est au plus épars. En fait, il ne s’agit pas du tout de rendre musicalement la fumée. Mais juste de percevoir la texture, le degré d’opacité et le comportement très atemporel de la fumée, et de se laisser envahir par ces sensations… après, je me mets à composer.
Car je suis sûre que les sens ne sont pas séparés. Je ne crois pas en la division stricte des deux côtés du cerveau, le cerveau intuitif et le cerveau rationnel. Je crois qu’on n’a pas cinq sens, je crois plutôt qu’on a une gamme assez infinie de perceptions et que tous nos sens sont de façon permanente en interaction. Moi, en tout cas, c’est comme ça que je vis dans le monde. Du coup, au début pour moi, c’était un peu compliqué car j’étais tellement dans toutes ces sensations que je n’arrivais pas à les analyser, à les organiser sur le papier. Maintenant je suis contente parce que j’arrive davantage à les organiser ».
Propos recueillis par Benjamin Bibas et Sébastien Lecordier

Née le 14 octobre 1952 à Helsinki, Kaija Saariaho a étudié la musique à l’Académie Sibelius de Helsinki puis, entre autres, à Paris, auprès de Pierre Boulez à l’IRCAM.
Elle s’est enthousiasmée pour la musique spectrale de Tristan Murail et Gérard Grisey. Avec d’autres apprentis compositeurs en formation à la fin des années 1970, Kaija Saariaho avait fondé une association en forme de mot d’ordre esthétique : Korvat auki (en français « Ouvrez vos oreilles »). Ce groupe est sans doute à l’origine du mouvement historique qui vaut aujourd’hui à la Finlande d’occuper une place privilégiée dans le monde en matière de composition contemporaine.
En rendant la technique (informatique ou instrumentale) de moins en moins perceptible au profit d’une communication élevée entre auditeurs et compositeur, Kaija Saariaho se comporte comme tous les grands qui l’ont précédée sur la voie de la musique, lyrique ou non (Pierre Gervasoni, Le Monde)
http://www.saariaho.org/
http://www.petals.org/Petals.html
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