« Mes deux grands-pères sont finlandais. Mon grand-père paternel était charpentier et mon grand-père maternel violoniste, il jouait avec Sibelius. Mon grand-père paternel venait de Carélie dans l’est du pays qui est aujourd’hui en Russie. Il s’est installé en Californie à l’âge de 18 ans, au début du XXe siècle, quand la Carélie a été annexée au territoire russe. Il avait l’intuition qu’il devait partir là-bas, plutôt que de se rabattre sur l’ouest de la Finlande.

Quand il est arrivé aux Etats-Unis, il a changé son nom en « Carlson » parce que Carl, c’est la loi, et il se sentait proche de cette notion-là. En Californie, à San Francisco, il a ouvert un cinéma où il projetait des films finlandais, le plus souvent muets. Et il se mettait au piano pour les accompagner. Voilà, je viens d’une famille d’artistes, de musiciens. Mes deux terres d’origine, ce sont un peu la musique et la Finlande.
Je venais de Californie, je suivais des études à l’université, je n’avais pas encore découvert mon âme
En Finlande, le grand livre mythique, c’est la Kalevala. Je le lisais quand j’étais petite, et j’écoutais aussi des musiques traditionnelles de là-bas. Et ça, ça reste gravé dans l’inconscient. Je suis allée pour la première fois en Finlande à l’âge de 16 ans, ma mère rêvait que je me marie avec un Finlandais. Et puis j’ai rencontré des hommes là-bas, mais aucun ne me plaisait alors je n’ai pas voulu, j’étais une adolescente avisée. A l’époque, j’étais plutôt dans la philosophie, le théâtre, la poésie, mais pas encore vraiment dans la danse. Et puis je n’étais pas encore artiste. Je venais de Californie, je suivais des études à l’université, je n’avais pas encore découvert mon âme. Je crois que j’ai trouvé vraiment mon essence lorsque j’étais avec Alwin Nikolais à New York, à l’âge de 25, 26, 27 ans. Parce qu’à New York, j’ai découvert le zen, le bouddhisme… et c’est là que ma vie a changé. Après, j’ai appris à redécouvrir la Finlande, qui n’est pas si éloignée de ces philosophies. Parce que le zen, c’est une expérience dans le vide. Et la Finlande, c’est un peu la même chose. Les plus belles pièces que j’ai créées, par exemple avec Tero Saarinen, parlent de ça.
Je ne sais pas si vous connaissez la Finlande, mais la lumière, l’hiver, c’est le noir à trois heures de l’après-midi, le soleil est difficile à voir. J’ai habité là pendant deux ans en 1991-1992, j’y ai trouvé mes racines mystiques. Je ne trouve ça nulle part ailleurs, sauf peut-être aussi chez les gens qui habitent la même latitude, comme en Islande ou au Canada. Ils ont cette aspiration à la folie, c’est très spécial (ou « très spatial » - l’accent américain de Carolyn Carlson ne permet pas de discerner nettement entre les deux, NDLR).
Nous avons toujours de la famille à Helsinki et dans le nord-est de la Finlande. Vous savez, je ne parle pas finlandais mais c’est dans mon sang. Je sens les gens là-bas. J’ai une expérience extraordinaire quand je crée en Finlande. Parce que là-bas, les gens ont un imaginaire particulier. C’est aussi pourquoi on a fait TANSSI !. Je crois que c’est la lumière… La Finlande est isolée, et cela fait quelque chose à l’imagination.
Bachelard compare l’air, l’imaginaire et le vide. Et il se demande comment on fait entrer l’imaginaire dans notre espace. La Finlande, c’est ça, c’est l’eau, c’est la nature. Quand je regarde cette photo de mes grands-parents finlandais en 1870… et quand je parle de mystique là-bas… je crois que ça commence par les yeux, par l’immensité qu’il y a dans les yeux ».