Le week-end dernier, dans le cadre du Marché finlandais se tenant sur la place Saint-Sulpice à Paris, une ballade littéraire sur les traces de Mika Waltari était organisée. La ballade avait été minutieusement préparée de longue date par des lycéens finlandais.

Il fait beau ce samedi après-midi. Doublement beau pour André Martinie. L’homme, à la soixantaine alerte, a rendez-vous avec l’un de ses auteurs favoris, Mika Waltari.
Waltari, pour ma part, je ne le connais pas. Ou si peu. Au mieux je sais ce que tout bon petit « cultureux » lambda sait.
« Mika Waltari – écrivain finlandais de sexe masculin – Né en 1908 à Helsinki, décédé en 1979 à Helsinki - auteur prolixe de romans, de nouvelles, de scénarios, de pièces de théâtre et radiophoniques. L’écrivain finlandais le plus lu de par le monde entier, traduit dans 40 pays. 18 œuvres traduites en français, amateur d’art très éclairé. Sinué l’Egyptien est son best-seller. » Voilà pour sa biographie officielle, aussi poétique qu’un rapport de police.
Où je pars sur quelques lieux arpentés par Waltari !
Il est 13 heures 55. Le rendez-vous est fixé à 14 heures. J’ai bien encore le temps de déguster mon saumon. Et bien non ! Une jeune fille aux cheveux bouclés, à l’accent chantonnant, maltraitant de manière charmante les accents, me prévient que le convoi est déjà en route. La jeune finlandaise, encore lycéenne, fait partie des guides qui organisent cette promenade littéraire. Tout juste le temps de prévenir mon compère photographe et de retrouver le petit cortège de lettrés et de curieux prés d’une porte cochère, rue des Canettes. Ce sera le premier des six arrêts répartis entre les 5eme et 6eme arrondissements. Autant de points névralgiques arpentés par Mika le forcené de l’écriture, stakhanoviste qui crachait les mots comme si sa vie en dépendait. Des pages et des pages d’écritures quotidiennes. Au point de connaître de sérieux problème de santé lorsqu’il s ‘arrêtait. « Chaque période d’intensité créatrice le rendait heureux. Ensuite il se sentait épuise » nous dit notre hôte masculin, oubliant de prononcer l’accent à la fin du verbe épuiser. « Ah ! La difficulté des accents », me glisse André qui connaît bien la Finlande pour s’y rendre chaque été, « le finnois est une langue qui ignore les accents ».

Où je me rends compte que Waltari était humain. Trop humain !
Insomniaque, sujet aux crises de nerfs, alcoolique, Waltari souffrait de tout cela par surdose d’un travail excessif. Mais bon, on a rien sans rien et les affres de la création ne sont pas brodées dans un tissu de soie blanche. Mais surtout, ce francophile notoire, était un drogué volontaire de la ville lumière, de ses hydres et de ses chimères, amoureux transi de la vie de bohême comme ses contemporains de la Lost Generation, les Fitzgerald, Pound et autres Hemingway, au temps où… Paris était (encore ) une fête !
Un esthète qui, lorsqu’il n’écrivait pas, se rendait au Louvre, collectionnait aussi bien les cartes postales de Chagall que les parisiennes qui, après tout devaient certainement faire partie de la fête. Et lui le fils d’un pasteur, bon père de famille, ne répudiait pas aux festins d’Eros à plusieurs. Ce qui, à notre époque quelque peu bégueule, me le rend encore plus sympathique. Après tout, n’est-ce pas lui qui écrivit dans Jamais de lendemain
La présence de la femme aimée ne m’avait jamais rendu heureux, car la passion comportait autant de souffrance que de bonheur.
Les femmes donc, l’autre passion de Waltari, avec la littérature ! Sujet inépuisable il est vrai, sur lequel l’auteur finlandais a beaucoup écrit, principalement dans ses nouvelles. C’est dans le « jardin d’amour », autrement dit le jardin de Cluny, au milieu des piaillements des oiseaux que nos deux jeunes guides détaillent ce thème qui « raconte le côté sombre de l’homme ». A moins qu’il ne s’agisse de sa face solaire, mais comme l’un a besoin de l’autre, alors autant ne pas l’éclipser et être tout ouï. « L’idée de la femme est très riche et variée. Dans les œuvres de Waltari il y a trois types différents de femmes : le premier, c’est la femme victime de violence et de haine. La nouvelle qui s’appelle Boucle d’or est le bon exemple d’une telle fille. Le deuxième type, c’est la mère qui protège et soigne… comme sa fidèle épouse : Mme Waltari. Le troisième type, c’est la sorcière, infidèle. » Ecce Homo !
Pour André le « finnophile », c’est Jésus le Nazaréen qui l’a séduit la première fois. Pour ma part, chez Waltari, je prends tout et ne retire rien. Il était humain, trop humain, et son œuvre, nourrie aussi bien de sacré que de profane, de soirées alcoolisées que d’illusions romantiques, de tragique que d’ironie, semble être aussi ombrageuse que céleste.

Anna et Ben sont deux jeunes lycéens finlandais qui ont choisi le français comme première langue. Ils ont, comme quelques autres étudiants de leur école, minutieusement appris, préparé, répété leurs leçons sur le géant national de la littérature finlandaise : Mika Waltari. Comme de vrais guides. Le temps d’une ballade littéraire dans la Capitale.
Podcast et article de Sébastien Lecordier
